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Michel Butor et le potage hivernal

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Michel-Butor.jpgAujourd'hui, sur ce blog, nouvel extrait de Muses contemporaines de Savoie, mon prochain livre, consacré aux écrivains qui durant le vingtième siècle ont entretenu un lien fort avec le territoire issu du duché de Savoie, tel qu'il fut intégré à la France en 1860 : sur Michel Butor, installé depuis de nombreuses années dans un village de Haute-Savoie. La première moitié de la notice que je lui ai vouée.

Michel Butor est né en 1926 à Mons-en-Barœul (Nord), mais, tout en parcourant le monde, il a été amené à s'installer en Haute-Savoie, lorsqu'il a été chargé de cours à l'université de Genève. Lorsqu'il fut, au bout de quelque temps, intégré à la Société des Auteurs savoyards en qualité de Membre d'Honneur, il avait reçu déjà bien des prix et s'était fait universellement connaître pour son rôle dans l'avènement du Nouveau Roman (notamment avec La Modification, Prix Renaudot 1957).

Mais depuis cette époque, il a fait paraître de nombreux recueils de poésie. Or, en 2004, un ouvrage intitulé L'Horticulteur itinérant (éd. Léo Scheer) renvoyait explicitement à sa maison de Lucinges, près d'Annemasse, et à son environnement. La partie concernée se nomme Du Verger savoyard. Elle contient un texte consacré à l'endroit qu'il habite et à la vie qu'il y mène, en particulier le matin, avant qu'il ne se mette au travail. Outre les tâches domestiques d'usage, il évoque une promenade qui dit son amour de la nature : "D'abord nous suivons la route, croisons des voitures, puis nous traversons des prés et nous enfonçons dans les bois. De temps à autre je m'entends dire : "que c'est beau !" et je regarde alors avec plus d'attention ce qui a provoqué un tel émoi. Cela peut être le mouvement de tel rameau, une tache de soleil sur un pignon, un reflet dans une flaque" : l'émotion précède la perception consciente, nous dit nains_forge.jpgle poète. La découverte de ce qui a frappé l'âme surgit comme d'une lumière jusque-là trop forte...

Le sentiment qui vient avant l'idée permet, en vérité, de créer des imaginations d'une profonde originalité. Michel Butor n'hésite pas à décrire la vie végétale, à l'orée du printemps, comme s'il s'agissait d'une machinerie occulte : "Comment les bourgeons n'arriveraient-ils pas bientôt avec toute cette excitation méthodique, ce bouillonnement du potage hivernal au coin du fourneau des trolls et gnomes ? Dans les ateliers intimes, au plus ténébreux des fibres, on prépare feuilles et pétales. "C'est le plus grand secret", murmure-t-on partout. Bien sûr, tout le monde est au courant depuis la musaraigne jusqu'au pivert. C'est un concert de silences frémissants d'admonestations étouffées, d'explosions à grand peine jugulées, avant le coup d'envoi du prochain défilé des textures." Quelle belle usine ! Mais le travail qu'on y effectue est de nature alchimique, magique : "L'alchimiste pluriel a préparé ses décoctions", dit Michel Butor, dont la force est d'user des images de l'industrie moderne : "La tuyauterie des laboratoires ligneux s'enroule autour des chaudières en laissant filer des vapeurs au long de ses fissures" : mélange fascinant !

C'est qu'en regardant le lac Léman, notre écrivain songe à ce "débordement des phrases" qui 

se canalise pour franchir
les écluses de l'interdit

Il perce, de fait, de vrais secrets, en usant du langage poétique. C'est bien ainsi qu'il a pu magnifiquement parler du Verger savoyard.


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